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Préface
Table des Matières

 
 

 

Chassé croisé

De la lune, les loups-garous
Accourent dans un trot pressé
Pour piller tes précieux bijoux.
De la lune, attends le danger !

Balkis extirpa les sous-vêtements du tiroir de la commode. Elle s'était avisée de la disparition de son crucifix en revenant de la cuisine et n'osait en parler à personne, ne se souvenant plus de la dernière fois où elle l'avait griffé de ses ongles violets. Les draps de son lit n'avaient rien révélé. Le plancher de la chambre, comme le sol carrelé de la salle de bains, témoignaient de leur insolente virginité. Hébétée devant les petites culottes jetées aux quatre coins de la pièce, elle ne sut plus où poursuivre ses investigations. Elle se laissa choir sur le sommier mis à nu. Elle ne s'était jamais expliqué le singulier mysticisme qui l'avait poussée à marchander le crucifix à un brocanteur de Saint Ouen. Elle adressa une grimace à l'angelot moqueur du plafond. Lui ramènerait-on seulement la breloque si on venait à mettre la main dessus ? Balkis savait ne devoir compter que sur elle-même.
Elle finissait d'ajuster le couvre-lit pourpre quand Silice vint la chercher pour le déjeuner. "Je te dérange ?
- Ne dis pas de bêtises, entre."
Il brandit la Renaissance Littéraire. "Je te l'ai amenée." Elle s'en empara machinalement. Au contact de sa peau, Silice retira prestement la main. Elle dut réprimer son hilarité. "Tu ne veux pas entrer ?
- Ils nous attendent pour commencer."
Les mots se bousculèrent sur les lèvres de Balkis. Assourdie par son propre souffle, elle préserva son expression impassible, même en cédant à la lassitude. "Tu ne vois pas d'inconvénient à ce que je descende avec toi ?" La réponse n'avait qu'un intérêt infime. Elle lança le magazine sur le lit avant d'emboîter le pas à Silice.

L'Automutilation de Julien

Quand notre statue commence à jouir de la lumière, elle ne sait pas encore que le soleil en est le principe. Condillac.

En 1759, Julien Le Beaussaint, fils aîné de Jacques, ne supportait plus que la compagnie de ses serviteurs autour de lui. Sa foi en Dieu forçait l'admiration des paysans de Morgueil, peu accoutumés à une ferveur sans faille chez leur seigneur. La paix était revenue dans leurs foyers si bien qu'ils l'aimaient jusque dans sa pieuse austérité. Julien témoignait d'une chasteté ascétique et respectait les sacrements de l'église. Il intervenait dans les affaires villageoises avec une charitable équité. Il avait ébranlé les fondations de sa propre famille en lui imposant son idéal de perfection mystique, quitte à la châtier pour les manquements à la loi divine. Il expédia sa mère au couvent pour qu'elle méditât sur ses péchés d'avarice. D'aucuns prétendirent qu'il n'avait que ce recours pour s'émanciper d'une mère castratrice. La dernière de ses sœurs suivit le même chemin parce qu'il réprouvait le projet de mariage décidé avec un vieil hobereau désargenté. Il obligea son frère Hercule à partager le labeur quotidien des humbles dans les champs. Le Chevalier de Morgueil se trouvait fort bien du vide qui le cernait inexorablement.
Le démon jouait de son âme comme le chat d'une souris et l'acculait à des actes sacrilèges. Dans la Chambre aux Arcs convertie en sanctuaire, un laquais le surprit à se masturber devant la statue peinte de la Vierge. Son désir de contrition le flagella toute une nuit de pénitence. En état d'empêchement perpétuel, il accueillit la mort avec soulagement. Il l'attendait depuis qu'il avait l'âge de comprendre les crimes de son père. Purifié par la confession, il en appela à la miséricorde céleste. Il lâcha le dernier soupir au terme d'une vision du Diable prompt à se jeter sur son âme. (.../...)